Au Théâtre du Capitole, Annick Massis s’empare du rôle de Lucrezia Borgia avec éloquence et subtilité

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Double évènement, jeudi soir, au Théâtre du Capitole de Toulouse: l’entrée au répertoire de « Lucrezia Borgia » de Donizetti, et la prise de rôle de Mme Annick Massis, 28 ans après ses débuts dans ce même Théâtre.

Pour cette nouvelle production, Christophe Ghristi, le directeur artistique du Capitole depuis 2017, a fait appel au metteur en scène Emilio Sagi. Ce dernier avait présenté pour la première fois cette production à Valence, en Espagne, en 2017. Elle est ici reprise sur la scène du Capitole jusqu’au 3 février. Le dispositif scénique est constitué de 4 à 5 panneaux amovibles, qui permettent de passer d’une scène à l’autre rapidement. Ils reproduisent tantôt les appartements du Duc, tantôt une place publique de Ferrare. Le dispositif est simple et rend par conséquent l’action suffisamment lisible pour les spectateurs qui découvriraient cette œuvre pour la première fois. Des éléments de décors (lampions, sofa, bureau) viennent compléter l’esthétique du plateau. Les élégants costumes sombres, signés Pepa Ojanguren, mettent d’autant mieux en valeur Lucrezia Borgia qu’elle arbore une somptueuse robe rouge à l’acte II. Au-delà de cette belle scénographie, il faut souligner le soin apporté à la direction d’acteurs, si importante faut-il le rappeler. On le voit par exemple chez la Lucrezia Borgia d’Annick Massis ; son arrivée sur scène est particulièrement soignée ; son attitude est empreinte de mystère, de noblesse et de souveraineté. La légende noire qui entoure son parcours ne peut nous ôter l’idée, durant toute la représentation, que c’est une très belle femme, que l’on aurait tort de ne pas apprendre à connaître.

Autre point fort de cette production : la distribution, homogène et de qualité.

Mert Süngü campe un Gennaro crédible. Le ténor turc possède un bel instrument vocal ; son timbre clair et musical ne souffre aucun défaut de projection. La délicatesse de son phrasé donne corps à son personnage.

Alfonso d’Este duc de Ferrare, trouve chez Andreas Bauer Kanabas un très bel interprète : la voix de basse, de belle ampleur et de belle robe veloutée, sonne avec d’autant plus de solennité et d’autorité. Comme le ténor, la basse allemande nous ravit par sa musicalité. Il incarne à sa juste valeur le mari jaloux et comploteur, comme l’illustre parfaitement son air « Vieni: la mia vendetta È mediatata e pronta… »

Face à eux deux, Annick Massis. La soprano française, qui chantait pour la première fois le rôle de Lucrèce Borgia, illumine le rôle de cette femme, tel que l’a conçu Donizetti. Dans son opéra, elle est différente de la Borgia de la pièce de Victor Hugo, qui elle-même s’écarte de la Borgia historique. De fait, Mme Massis relie admirablement toutes les facettes du personnage: mère, épouse, femme de pouvoir, empoisonneuse. Son intelligence du style belcantiste révèle à la fois la concision et l’efficacité dramatique du rôle en même temps que la richesse expressive de son chant. Son premier air (« Com’è bello! Quale incanto In quel volto onesto e altero! ») est d’une difficulté redoutable, et la voix est mise à rude épreuve. Dans son aria d’entrée, on sent la soprano très prudente. Mais son premier duo avec Gennaro la libère de sa retenue, et, dès lors, son chant épouse les multiples états d’âme du personnage avec un extraordinaire cisèlement des caractères. Sa confrontation avec le duc de Ferrare à la fin de l’acte I révèle le tiraillement qui l’étreint: l’honneur d’une épouse et l’amour d’une mère.

Dans son dernier grand air final (« Ah, ne m’en demande pas plus ! Ecoute-moi ! Je ne t’implore pas pour que tu me laisses la vie, Mille fois par jour je meurs, mille fois, dans mon coeur meurtri, je prie pour toi, pour toi à qui, au moins, je n’ai pas voulu nuire… »), Annick Massis laisse éclater de bouleversants accents dramatiques, gorgés d’amour, qui clôturent un parcours vocal absolument saisissant dans cet ouvrage ! La soprano française aura su relever tous les défis de la virtuosité vocale (trilles, vocalises, sforzando…) intelligemment mis au service de la vérité dramatique de l’ouvrage. Cette prise de rôle, on ne peut plus exaltante pour une « première », nous laisse espérer d’autres représentations (scéniques ou en version de concert) dans les années à venir.

Quant à Eléonore Pancrazi (Maffio Orsini), nous avons découvert une jeune mezzo soprano française au timbre velouté et au phrasé soigné et élégant. Son grand air à boire (« Il segreto per esser felici ») est exécuté avec beaucoup de charme. Malgré une projection de la voix plus limitée, elle a réussi à nous séduire. 

Les rôles secondaire (Thomas Bettinger, Julien Véronèse, Galeano Salas, François Pardailhé, Jérémie Brocard, Rupert Grössinger, Laurent Labarbe, Alexandre Durand, Jean-Luc Antoine) font preuve d’un bel investissement scénique. Quant au chœur du Capitole, il est, comme souvent, de très belle tenue.

La direction orchestrale de Giacomo Sagripanti est à l’image du reste de la production : mesurée et intelligente. Le chef italien prend le temps de dérouler le drame, tantôt avec un esprit de légèreté (chanson à boire), tantôt avec le sens du tragique, et l’orchestre national du Capitole nous révèle l’extraordinaire efficacité dramatique de cet ouvrage. Une très belle soirée d’opéra à Toulouse ! 

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